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album

forêt paisible, 2025, écrit par Louise Porte pour l'exposition éponyme au centre d'art PARCC

album, 2024, écrit par Xavi Ambroise à l'occasion de son mémoire de master en scénographie aux Arts Décoratifs de Paris

La bande sonore de over and other, 2024, écrit par Elise Legal pour l'exposition over and other au Grand Huit 

(cliquer sur le nom d'un texte pour y accéder)

forêt paisible

Louise Porte

Cette nuit, j'ai rêvé de quelqu'un
qui avait un nuage dans la tête. Il disait, même, je ne peux pas partir,
j'ai trop de nuage dans la tête.
Pendant ce temps là, le nuage remplissait la salle.


Puis, j'ai marché dans la forêt,
l'euphorie,
senti son odeur,
cueilli ce qu'elle m'offrait
j'en ai rempli mes poches
et elles étaient toutes humides,
humides d'elle,
quand j'effleurais le vêtement qui recouvrait mon corps
qui devenait humide d'elle
je savais que j'étais au bon endroit.
Je pensais à hier,
quand j'étais dans la ville et que j'essayais de respirer le moins possible,
cette odeur, que je ne voulais pas en moi.
Ici, tout était possible.
La joie.


Écrire le mot forêt me procure une telle hâte que j'ai toujours envie de
mettre l'accent sur le o, en premier. Fôrêt. Des chapeaux de hâte.


Forêt paisible
C'est là où nous nous trouvons, maintenant
Tu me dis,
Finalement,
Je ne vais pas tant dans la forêt.

Tu cherches ce qui lui appartient, là où elle n'est pas.
Au milieu du béton, des immeubles, des véhicules, du tumulte.
Comment m'échapper dans le fantasme de cette forêt, si elle est loin de moi?


Tu me dis que ça te fait drôle de me raconter les histoires qui se passaient
dans ton imaginaire, lorsque tu préparais cette exposition. Mettre des mots
sur ce que l'on projette, définir nos désirs, expliquer nos fantasmes.
Que deviennent-ils, après?
Transformer les histoires que l'on se fait,
qui vont de toi,
à moi
à vous,
ou nous

Quand je t'ai rencontré, les moments passés ensemble me ramenaient à
l'instant présent. (C'est ce qui continu de me lier à toi.) J'étais fascinée par
ce que tu me racontais, par ces mots déposés, tout ce que je découvrais de
toi, et de ton travail. Je comprenais qu'en fonction des discussions qui se
déroulaient dans ton atelier, et de ce qu'elles t'évoquaient, on pouvait avoir
accès à différentes histoires et anecdotes. Un peu comme des portes
magiques qu'on ouvrirait. Un plateau de jeu rempli de surprises.


Forêt paisible,
C'est le nom d'un carnet rempli de dessins, de sous-bois, de jungle, de
métamorphoses, relié à un corps d'œuvres. Tu as passé l'été accompagné de
Nausicaä de la Vallée du Vent, une fable écologique qui parle d'une
apocalypse provoquée par les humains. C'est une forêt toxique peuplée
d'insectes géants. A l'intérieur, on ne peut plus respirer sans masque.
Au même moment où tu te plonges dans cette histoire où l'humanité cause
sa propre perte, la loi Duplomb est promulguée. Ailleurs, des militantes,
nommées les écureuils, se hissent en haut de platanes centenaires menacés
par la construction de l'A69, essayant de les sauver. Peu de temps après, les
arbres sont rasés. Les rivières s'essoufflent, la terre craquelle, les oiseaux
s'échappent. Les habitant.
e.s restent. Au milieu de quoi?


Forêt paisible,
c'est une forêt qui transforme les humains qui vont dedans.
La transformation comme métamorphose. Elle peut éclore grâce à une
lecture, un film, une discussion, un regard. Chacune de ces rencontres
amènent à la métamorphose. Il n'y a plus de frontière en ce que deviennent
les choses. Ici, des papillons, des chevaliers, qui représentent l'image d'un
désir. Le désir est comme un moteur, le dessin comme une sexualité.
C'est une façon de vivre des fantasmes.


J'observe les noyaux parsemés autour de nous. Tu en prends un dans
ta main, et me dis, si je le plante, un arbre pousse. Je pense autant à la
sensualité du noyau déposé dans une bouche, qu'au cycle de cette graine qui
pourrait germer.
Tes dessins sont comme un cycle. Tu me dis, une feuille tombe. On fane pour
repousser. On se sépare des choses pour avancer. On parle de nos liens, nos
amitiés, nos amours. Qu'est-ce qui nous lie et nous sépare, dans le temps qui
passe? À un moment, suite à une rupture, on m'a dit, là, tu es comme dans
un compost. Au début, c'est repoussant, on a pas envie d'y mettre les mains,
ni le nez. Mais après, le compost devient de la terre fertile pour planter des
graines, qui feront de belles fleurs. On mange une soupe, que l'on a cuisiné
avec une courge qui a poussé dans mon jardin, par surprise. Je ne sais pas si
c'est un oiseau qui a déposé cette graine, ou si elle s'est échappée de ce
même compost. C'est un cycle.

​​

Tes dessins sont composés, puis découpés, recollés, redécoupés. Ils
rencontrent d'autres dessins, sur d'autres supports. Cela m'a toujours
fasciné la liberté que tu as d'oser découper, faire et défaire, jusqu'à trouver
la composition de ton désir.
C'est un cycle, continu, comme des graines que l'on plante.


Forêt paisible
Je croise ton regard au milieu de la foule, juste avant que les CRS nous
dispersent avec leurs bombes lacrymogènes. Tes yeux me rassurent.
Je pense à notre discussion, lorsque tu me parles de ce papillon noir,
que tu as dessiné. C'est une forme qui revient, elle ponctue l'exposition,
accompagnée de cœurs, de gouttes, de larmes qui mènent la danse. Il est le
signe de la métamorphose à travers le passage dans la forêt. Tu utilises le
terme inquiétant pour le décrire. On se demande alors, ce qui est inquiétant
ou rassurant. Les éléments de l'exposition sont reliés par ce noir profond
que tu utilises. Tu me dis, le noir profond, c'est un refuge, ça rassure.


Cette partition, tu l'as pensée à travers l'image du tombeau. Ce mot t'a
accompagné lors de forêt paisible, tout comme crépusculaire, macabre
ou fantomatique. Cela cohabite avec paisible, pourtant. Pourtant, le noir
profond est rassurant. Comme tes yeux au milieu du chaos.


Cela parle de ton lien à la muséologie et l'archéologie. Tu arpentes ces
endroits, comme un espace de rencontre, qui viennent te nourrir, à travers
ce que tu découvres au musée, toutes les histoires que cela contient et ce
qui a été trouvé, déterré, récupéré. C'est à la fois fascinant et questionnant
A ce moment de la discussion, nos yeux qui se croisent se disent comment
on ose faire ça?
Déterrer. (Comment réagiront les futures générations qui
trouveront alors les déchets nucléaires?) C'est rassurant de se dire qu'à un
moment les plantes prendront le dessus, et qu'on sera recouvertes d'elles,
tu me dis. Sur le parking face à ma fenêtre, des fleurs arrivent à pousser à
travers le goudron. Les racines des arbres craquellent le sol. Je pense à toi.


Le tombeau comme scénographie, les récoltes comme offrandes, les
créatures comme fantasmes.
Nous, comme métamorphoses.
La nuit arrive, C'est la fin du jour. Après la nuit, un autre jour arrive. Tu me
dis aimer ce moment de crépuscule, comme si, à ce moment là, beaucoup
de choses devenaient possibles. La lumière s'atténue, le bruit de la ville
s'apaise, on entend de nouveau les oiseaux, on retrouve le temps, du temps.
Assis.e.s par terre au coeur de ton atelier, tu me lis un poème de Louise
Glück, on pourrait fermer les yeux, imaginer l'odeur de l'humus, sentir l'air
frais sur nos visages, et se demander,
De quoi as tu rêvé cette nuit?​

forêt paisible

Album 

Xavi Ambroise

«De quels jardins, quelles natures, touTEs celleux qui travaillaient nuit et jour dans les nouvelles églises industrielles du capitalisme, enferméEs dans des espaces domestiques ou dans des plantations et autres structures coloniales, auraient-ils pu raconter l’histoire? Celles-ci sont perdues dans les limbes d’un passé qui semble n’avoir jamais existé. J’aurais pourtant aimé emprunter d’autres chemins de traverse, les ruelles menant aux jardins et aux cimetières publics des grandes métropoles. J’aurais aimé observer les fleurs échangées discrètement à la sortie des usines, les pétales séchés parfumant des lettres ou les télégrammes écrits en langage codé. Surprendre les regards croisés entre deux potagers ou jardins ouvriers. Si la sexualité a toujours besoin d’endroits pour exister et fleurir, elle sait également persister dans ces espaces liminaires, dans les fissures des murs et des lieux abandonnés des dominants. Aussi flétries soient-elles dans nos mémoires et nos imaginaires, ces alliances invisibles mais néanmoins importantes nous feraient très certainement retrouver le fil d’autres formes d’existences et de sexualités clandestines. À l’ombre des murs entourant ces jardins bourgeois éclatants, d’autres jardins plus modestes, d’autres alliances déviantes et méprisées, des écosystèmes de faune et de flore composée au gré de désirs moins ostentatoires sont encore tapi, prêts à raconter des histoires que je ne désespère pas un jour de pouvoir entendre ou transmettre. »¹ 

Depuis 2011, l’artiste Julien Go réalise un album d’images. Cet album, à l’apparence sobre, sous sa couverture simple de cahier noir relié par des spirales, dévoile dès son ouverture une conversation intime entre les images. Sur ses pages, se côtoient des images issues de l’histoire de l’art, des photographies glanées dans de très nombreux médias, tels que des magazines ou des dictionnaires, ainsi que des explorations visuelles plus intimes, comme des images érotiques masculines, ou encore, plus rarement, des photographies de famille. On perçoit rapidement des équilibres sensibles dans le dialogue qui s’opère entre elles. Cet objet s’est façonné peu à peu, prenant forme lentement à travers une infinité de montages. À l’image d’un jardin, des années de travail ont été nécessaires à son développement, suivant le déplacement successif des images à travers les pages.

Lors d’une entrevue que j’ai réalisée avec lui durant l’été 2023, nous avons longuement échangé à propos de son album. Il m’a révélé que son origine peut se trouver dans un cahier qu’il tenait alors qu’il était lycéen. Dans ce dernier, il réalisait des collages d’images érotiques à partir du corps d’hommes séduisants trouvés dans des magazines. À cette période, ne vivant pas ouvertement son homosexualité, ce cahier lui offrait un refuge où il pouvait explorer ses désirs en toute liberté. Parmi la grande variété d’images que l’on peut y découvrir, on retrouve ainsi dans l’album de nombreuses figures masculines à caractère érotique. Ces figures ont des origines diverses, parfois obscures, les ayant découverts en ligne, parmi une multitude de blogs. Dans ces derniers, les photographies d’amateurs et les images extraites de shootings érotiques ou de films pornographiques étaient mélangées. Il me signale que lorsqu’il a imprimé ces figures, elles n’étaient initialement pas destinées à se retrouver dans l’album.

Quand je lui ai demandé comment il choisissait les figures, ce qui le poussait à préférer un homme à un autre, il m’a expliqué qu’il avait choisi ces images pour la beauté qu’elles lui inspiraient, une beauté qui pouvait se manifester dans l’expression d’un visage ou dans d’autres détails, comme les mots lisibles sur un tatouage, un sourire, ou un charme particulier. Chaque fois, l’image qu’il retenait évoquait en lui une sensation flottante ou un vague sentiment amoureux. 

Ces images revêtent un statut singulier, car il les a découvertes en ligne, contrairement aux autres qui proviennent principalement de magazines ou d’autres médias déjà imprimés. Pour ces dernières, divers éléments ont guidé ses choix. Au-delà de l’image en elle-même, il porte une attention particulière à l’aspect tangible de chacune : le support papier, les couleurs et leurs aspects brillants ou mats, ainsi que leurs formats. Lorsqu’il rencontre une image qui l’inspire, que ce soit dans un magazine, un livre ou tout autre document illustré, il la découpe et l’archive dans un dossier à part.

L’album a subi de nombreux changements au fil du temps ; certaines images, voire des pages entières, ont pu voyager longtemps avant de trouver leur place définitive. Les traces de ces déplacements sont en effet visibles sur les images : elles peuvent être déchirées, pliées, parfois même recouvertes ; certaines se soulèvent comme de petits volets. Ces marques n’ont pas été intentionnellement recherchées par Julien. Les altérations que l’on remarque sont survenues parce qu’il voulait observer comment les conversations entre les images évolueraient, jusqu’à trouver un équilibre plus juste entre elles. Elles laissent ainsi percevoir une évolution patiente, le temps nécessaire de sa construction.

La plupart des images sont issues de l’histoire de l’art, principalement de périodes anciennes, chacune étant légendée et datée dans des pages annexes. Bien que sa démarche soit attentive à l’origine des images, elle diffère de celle d’un historien de l’art, tel que l’Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg par exemple. Son approche est davantage animée par une liberté ludique. Chaque objet, chaque détail architectural, ainsi que chaque élément de la faune et de la flore observées, appartiennent à des dimensions spatio-temporelles différentes, et malgré ces origines diverses, une atmosphère commune se dégage ; un lien avec l’imaginaire se tisse instantanément entre elles, créant une ambiance de conte, un récit énigmatique et fragmenté. Ces agencements laissent place au « si », à l’hypothèse. Une multitude d’indices narratifs fourmillent, ne dictant aucune interprétation définitive.

Comme son titre l’indique, l’album laisse percevoir des relations intimes, les dialogues qui s’installent entre les images sont tissés de manière à produire une familiarité, ce qui lui confère une dimension d’auto-fiction. Sur chaque double page, je visualise un théâtre miniature, une scène ouverte traversée par de nombreuses tensions dramaturgiques qui invitent à se raconter des histoires. Des mémoires d’une communauté du compost.

« Ce vase recouvert de sédiment marin a été découvert au fond de l’océan, il m’a toujours fait penser à un organe malade. Quant à ces deux personnages-là, sur la page d’à côté, je me suis toujours dit qu’ils allaient boire la coupe qu’ils tiennent dans leurs mains respectives et mourir et en même temps. Si ce vase est un poumon, alors c’est le leur. Mais à côté du vase, j’ai ajouté des insectes, comme cette abeille. Ce vase est peut-être à la fois une ruche et un poumon. »

À chaque fois que j’observe ces agencements, je remarque la profusion de détails, tout en notant une organisation précise qui laisse chaque élément respirer. Cette disposition rappelle les cabinets de curiosités que chacun peut recréer chez soi, à travers de petits objets souvenirs disposés sur des étagères ou d’autres rebords. Chaque détail trouve ainsi une place qui le fait exister pleinement, même lorsque l’image est floue ou abîmée. Les nombreux jeux d’équilibre entre les perspectives et les échelles des images créent des paysages à la fois familiers et lointains. On découvre également des mots, découpés dans des livres ou des magazines, qui viennent apporter d’autres hypothèses. Parfois, ce ne sont que des possibilités : Absence/Minuit/Atroce. De nouveaux chemins intérieurs se croisent et se séparent.

« On ne distingue aucune hiérarchie de signification et tous les détails sont d’importance égale. Ainsi, l’expérience immédiate d’une miniature consiste en une dispersion du regard attiré par une infinité de détails, tandis qu’une harmonie intrinsèque maintient subtilement et fermement l’unité ornementale du tout. Ce double mouvement perpétuel du regard, qui implique le temps et l’annule, crée le sentiment fascinant, mais comblé, de quelque chose d’inépuisable. »² 

Au cours de nos échanges, il partage ses inspirations tirées de la peinture ancienne, telles que les miniatures persanes ou la peinture indienne Pahari que l’on peut découvrir dans le film « Nainsukh » du réalisateur Amit Dutta. Ce film nous transporte dans l’univers du peintre du XVIIIe siècle, Nainsukh, et de la cour de son prince, ressuscitant ces figures dans les palais abandonnés et les paysages de la vallée de Kangra d’aujourd’hui. L’interprète de Nainsukh, lui-même miniaturiste, perpétue les gestes du passé. La peinture et la mise en scène documentent un monde en mutation, l’évolution d’un style.

Sur presque toutes les pages, on observe une forte présence botanique, avec des fleurs et des végétaux, tantôt imposants, tantôt minuscules, comme en témoigne la récurrence du lichen. Ce dernier revêt une grande importance pour Julien, qui le représente fréquemment dans son album. Il peut évoquer un temps particulier, un détail qui compte. À plusieurs reprises au cours de l’entretien, il évoque la forêt primaire et ses projections dans des espaces imaginaires préservés de l’empreinte humaine. Ce dialogue avec le monde végétal me rappelle ses nombreux dessins, qui entrelacent souvent la végétation avec des représentations de relations homosexuelles. Ces hybridations corporelles érotisent les corps, faisant circuler le désir entre l’humain et le non-humain. L’album foisonne de métaphores végétales. Tandis que nous nous amusions à imaginer des histoires en regardant les images, je lui ai demandé s’il envisageait d’en créer d’autres. Il m’a alors confié avoir déjà tenté, mais que cela s’était avéré finalement impossible. Une énergie s’est enracinée dans ce cahier, qu’il n’a jamais réussi à reproduire dans un autre.

Entre les images, de la peinture noire à la gouache a été appliquée au pinceau. Quand j’observe ces zones en détail, je remarque leur densité. Elle m’évoque une respiration, un déplacement infime dans la nuit. « Ce noir a permis de recouvrir beaucoup de choses ; il est vivant. C’est le temps ce noir, comme dans mes dessins, quand le noir recouvre mes dessins, c’est le temps. »

___________________

¹ Cy Lecerf Maulpoix, « Écologie déviante - Voyage en terre queer », Cambourakis, 2021

² La miniature persane (les couleurs de la lumière : le miroir et le jardin), Youssef Ishagpour, Verdier/poche, 2009

album

La bande sonore de over and other

Élise Legal

En mars dernier, Julien m’envoie une vidéo Youtube sans la commenter. Il s’agit de Lana Del Rey qui performe sa chanson Ride¹ en live sur un plateau télé. La chanson est magnifique, ce qui provoque en moi un début de légère obsession pour Lana Del Rey. Je sais désormais qu’elle a cru toute sa vie être Gémeaux avant de découvrir qu’elle avait soustrait quatre heures de trop, qu’elle a jeté tous ses pendentifs en diamants 24 carats en référence au signe Gémeaux, et s’est procuré tout plein de crabes en diamants, pour le signe du Cancer. Je sais aussi qu’elle est préoccupée par la mort depuis son adolescence, période à laquelle elle rencontre des problèmes liés à la consommation d’alcool. Je sais qu’elle a suivi des études de philosophie à l’Université Fordham, qu’elle a vécu quelques années dans un mobile-home et que son fond d’écran de verrouillage iPhone c’est une photo d’elle et de Billie Eilish. Je réécoute souvent la version live de Ride et je suis toujours émue lorsqu’elle chante :

I hear the birds on the summer breeze, I drive fast

I am alone at midnight
Been trying hard not to get into trouble, but I
I’ve got a war in my mind

So, I just ride
[...]
Don’t leave me now (don’t leave me now)

Don’t say goodbye (don’t say goodbye)

Don’t turn around (don’t turn around)

Depuis mars dernier, j’associe les chansons de Lana Del Rey avec l’exposition over and other que prépare Julien. Cela fait plusieurs mois que je vois Julien composer sa nuit à l’atelier. Il découpe méticuleusement des morceaux de papier, qu’il teinte de noir aux profondeurs différentes, puis qu’il scotche, assemble et réagence. J’ai vu la nuit apparaître au fur et à mesure que j’écoutais Lana Del Rey chanter qu’elle était seule à minuit, fatiguée de conduire jusqu’à ce qu’elle aperçoive des étoiles dans ses yeux. Régulièrement, je regardais les étoiles se multiplier sur le mur d’atelier de Julien. Sa nuit correspond sûrement à une soirée d’été, où lorsqu’on passe devant une fenêtre ouverte, on a le pressentiment que quelque chose pourrait avoir lieu. L’attente d’une potentielle rencontre se rejoue ailleurs au sein de l’exposition, comme dans un poème-collage issu de la série dans la légende :

a mountain

hopes
for centuries​

Julien découpe dans des livres d’histoire de l’art des images, des légendes, des morceaux de textes, il occulte certains passages et ressort certaines lettres. Il agence des mots et des images, des carrés de papier. Un ami m’a récemment rappelé ce que Deleuze nomme justement « un agencement », j’ai l’impression que cette notion traverse d’une certaine manière l’exposition de Julien. Selon Deleuze, on ne désire jamais uniquement quelqu’un ou quelque chose, on désire toujours un ensemble. « Désirer c’est construire un agencement, c’est construire un ensemble [...] l’ensemble d’une rue, d’un paysage, d’une couleur, voilà ce que c’est un désir, c’est donc construire un agencement, une région... » Désirer c’est aussi vouloir garder des images près de soi, en pensée ou sur papier.

Dans la case de bande-dessinée qui présente une scène de nuit, Julien a enlevé le personnage principal et la bulle pour ne garder que le personnage au second plan. On regarde ce que nous n’étions pas censé prêter attention à première vue : un passant. La figure du passant qui disparaît raconte aussi quelque chose de la possibilité avortée, d’une histoire non avenue. Cette fragilité liée aux contingences de l’existence se caractérise aussi dans les matériaux choisis par Julien : le papier, des bols brisés, des petites sculptures en porcelaine... Julien m’a raconté que le vase en papier intitulé fantôme marqué par des pliures, est à l’origine un sac à pain, qui était utilisé chaque samedi matin avant qu’il ne devienne trop fragile. Exposé tel quel, il présente un creux en soi, il montre le vide qu’il contient, à l’exception de deux petits chiens.

Derrière les récipients brisés et le dessin du vase blanc qui ne contient rien, se raconte une histoire du sentiment amoureux. Les cœurs qui sont aussi des larmes, des gouttes, des pétales, des glands sont peints à la gouache. Le papier est issu des pages de garde de livres, les mêmes qui précèdent le début d’une histoire. J’ai appris que les histoires d’amour que l’on vit ne correspondent pas à celles qu’on nous raconte. J’ai aussi appris que même si les histoires ont un début et une fin, cela ne signifie pas qu’on puisse les transformer en récit. Elles reviennent par morceaux, il me manque des dialogues, ce qui est censé arrivé a déjà eu lieu, ce que j’imagine ne se formule pas. La forme poétique, qui repose sur des césures à l’image des assemblages de Julien, me paraît plus adaptée pour raconter. Je pense à Toutes les zones écrit par Maggie Nelson :

« Je m’assois sur mon carnet, prête!
à le garder au sec. Premier éclair, puis plus fort!


les gouttes s’offrent une orgie de ronds
dans l’eau. Mon salut ne peut venir
que de moi
, as-tu dit, une idée
à double tranchant. Là où les gouttent tombent 

sur le papier, des points rouge clair apparaissent

Un grand mystère chimique

Sur toutes les zones que je n’ai pas réussi à couvrir »²

Il y a tout ce qu’on a pas réussi à protéger, il y a aussi peut-être la volonté de réparer. Dans l’exposition, trois bols sont empilés les uns sur les autres. Ce sont des objets brisés, qui ont eu un usage et qui n’en ont plus, à l’image d’un vase japonais du Ier siècle avant J-C conservé dans un musée et dont m’a parlé Julien. Les dessins sur les bols sont en boucle. Ils reviennent sans cesse sans début ni fin, comme lorsqu’on ressasse les mêmes choses, bloqué·e dans une histoire qu’elle soit finie ou non et dont on arrive pas à s’échapper. Julien a tenté de réparer les bols à la colle, en écho à la technique du kintsugi, une méthode de réparation des porcelaines ou céramiques brisées au moyen de laque saupoudrée de poudre d’or. Kintsugi est aussi le titre d’une chanson de Lana Del Rey, elle rappelle qu’une fissure permet aussi une échappée : « like cracking that’s how the light gets in »³ . Si on décide de le traduire librement, le titre de l’exposition over and other peut se lire de différentes manières : par-dessus et autre, terminé et d’autres, encore et encore, là-bas et autre, au verso et autre, à vous et autre, divisé par et autre. Ces titres forment un rythme, une danse possible à la- quelle se rattacher. Parmi les images qui tournent en rond, il y a sur l’un des bols une ronde de personnes qui dansent ensemble. Elle raconte une dernière chanson de Lana Del Rey :

If you dance, I’ll dance

And if you don’t, I’ll dance

anyway

​​​

 

___________________

¹ https://www.youtube.com/watch?v=ytWWX-y3oIk

² Maggie Nelson, Quelque chose de brillant avec des trous, Éditions du sous-sol, 2024

³ comme une fissure, c’est par là que la lumière pénètre​​​​

over and other

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