forêt paisible
vues de l'exposition forêt paisible,
centre d'art PARCC, Labenne, 2025
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forêt paisible
Cette nuit, j'ai rêvé de quelqu'un
qui avait un nuage dans la tête. Il disait, même, je ne peux pas partir,
j'ai trop de nuage dans la tête.
Pendant ce temps là, le nuage remplissait la salle.
Puis, j'ai marché dans la forêt,
l'euphorie,
senti son odeur,
cueilli ce qu'elle m'offrait
j'en ai rempli mes poches
et elles étaient toutes humides,
humides d'elle,
quand j'effleurais le vêtement qui recouvrait mon corps
qui devenait humide d'elle
je savais que j'étais au bon endroit.
Je pensais à hier,
quand j'étais dans la ville et que j'essayais de respirer le moins possible,
cette odeur, que je ne voulais pas en moi.
Ici, tout était possible.
La joie.
Écrire le mot forêt me procure une telle hâte que j'ai toujours envie de
mettre l'accent sur le o, en premier. Fôrêt. Des chapeaux de hâte.
Forêt paisible
C'est là où nous nous trouvons, maintenant
Tu me dis,
Finalement,
Je ne vais pas tant dans la forêt.
Tu cherches ce qui lui appartient, là où elle n'est pas.
Au milieu du béton, des immeubles, des véhicules, du tumulte.
Comment m'échapper dans le fantasme de cette forêt, si elle est loin de moi?
Tu me dis que ça te fait drôle de me raconter les histoires qui se passaient
dans ton imaginaire, lorsque tu préparais cette exposition. Mettre des mots
sur ce que l'on projette, définir nos désirs, expliquer nos fantasmes.
Que deviennent-ils, après?
Transformer les histoires que l'on se fait,
qui vont de toi,
à moi
à vous,
ou nous
Quand je t'ai rencontré, les moments passés ensemble me ramenaient à
l'instant présent. (C'est ce qui continu de me lier à toi.) J'étais fascinée par
ce que tu me racontais, par ces mots déposés, tout ce que je découvrais de
toi, et de ton travail. Je comprenais qu'en fonction des discussions qui se
déroulaient dans ton atelier, et de ce qu'elles t'évoquaient, on pouvait avoir
accès à différentes histoires et anecdotes. Un peu comme des portes
magiques qu'on ouvrirait. Un plateau de jeu rempli de surprises.
Forêt paisible,
C'est le nom d'un carnet rempli de dessins, de sous-bois, de jungle, de
métamorphoses, relié à un corps d'œuvres. Tu as passé l'été accompagné de
Nausicaä de la Vallée du Vent, une fable écologique qui parle d'une
apocalypse provoquée par les humains. C'est une forêt toxique peuplée
d'insectes géants. À l'intérieur, on ne peut plus respirer sans masque.
Au même moment où tu te plonges dans cette histoire où l'humanité cause
sa propre perte, la loi Duplomb est promulguée. Ailleurs, des militant.e.s,
nommé.e.s les écureuils, se hissent en haut de platanes centenaires menacés
par la construction de l'A69, essayant de les sauver. Peu de temps après, les
arbres sont rasés. Les rivières s'essoufflent, la terre craquelle, les oiseaux
s'échappent. Les habitant.e.s restent. Au milieu de quoi?
Forêt paisible,
c'est une forêt qui transforme les humains qui vont dedans.
La transformation comme métamorphose. Elle peut éclore grâce à une
lecture, un film, une discussion, un regard. Chacune de ces rencontres
amènent à la métamorphose. Il n'y a plus de frontière en ce que deviennent
les choses. Ici, des papillons, des chevaliers, qui représentent l'image d'un
désir. Le désir est comme un moteur, le dessin comme une sexualité.
C'est une façon de vivre des fantasmes.
J'observe les noyaux parsemés autour de nous. Tu en prends un dans
ta main, et me dis, si je le plante, un arbre pousse. Je pense autant à la
sensualité du noyau déposé dans une bouche, qu'au cycle de cette graine qui
pourrait germer.
Tes dessins sont comme un cycle. Tu me dis, une feuille tombe. On fane pour
repousser. On se sépare des choses pour avancer. On parle de nos liens, nos
amitiés, nos amours. Qu'est-ce qui nous lie et nous sépare, dans le temps qui
passe? À un moment, suite à une rupture, on m'a dit, là, tu es comme dans
un compost. Au début, c'est repoussant, on a pas envie d'y mettre les mains,
ni le nez. Mais après, le compost devient de la terre fertile pour planter des
graines, qui feront de belles fleurs. On mange une soupe, que l'on a cuisiné
avec une courge qui a poussé dans mon jardin, par surprise. Je ne sais pas si
c'est un oiseau qui a déposé cette graine, ou si elle s'est échappée de ce
même compost. C'est un cycle.
Tes dessins sont composés, puis découpés, recollés, redécoupés. Ils
rencontrent d'autres dessins, sur d'autres supports. Cela m'a toujours
fasciné la liberté que tu as d'oser découper, faire et défaire, jusqu'à trouver
la composition de ton désir.
C'est un cycle, continu, comme des graines que l'on plante.
Forêt paisible
Je croise ton regard au milieu de la foule, juste avant que les CRS nous
dispersent avec leurs bombes lacrymogènes. Tes yeux me rassurent.
Je pense à notre discussion, lorsque tu me parles de ce papillon noir,
que tu as dessiné. C'est une forme qui revient, elle ponctue l'exposition,
accompagnée de cœurs, de gouttes, de larmes qui mènent la danse. Il est le
signe de la métamorphose à travers le passage dans la forêt. Tu utilises le
terme inquiétant pour le décrire. On se demande alors, ce qui est inquiétant
ou rassurant. Les éléments de l'exposition sont reliés par ce noir profond
que tu utilises. Tu me dis, le noir profond, c'est un refuge, ça rassure.
Cette partition, tu l'as pensée à travers l'image du tombeau. Ce mot t'a
accompagné lors de forêt paisible, tout comme crépusculaire, macabre
ou fantomatique. Cela cohabite avec paisible, pourtant. Pourtant, le noir
profond est rassurant. Comme tes yeux au milieu du chaos.
Cela parle de ton lien à la muséologie et l'archéologie. Tu arpentes ces
endroits, comme un espace de rencontre, qui viennent te nourrir, à travers
ce que tu découvres au musée, toutes les histoires que cela contient et ce
qui a été trouvé, déterré, récupéré. C'est à la fois fascinant et questionnant
A ce moment de la discussion, nos yeux qui se croisent se disent comment
on ose faire ça? Déterrer. (Comment réagiront les futures générations qui
trouveront alors les déchets nucléaires?) C'est rassurant de se dire qu'à un
moment les plantes prendront le dessus, et qu'on sera recouvertes d'elles,
tu me dis. Sur le parking face à ma fenêtre, des fleurs arrivent à pousser à
travers le goudron. Les racines des arbres craquellent le sol. Je pense à toi.
Le tombeau comme scénographie, les récoltes comme offrandes, les
créatures comme fantasmes.
Nous, comme métamorphoses.
La nuit arrive, C'est la fin du jour. Après la nuit, un autre jour arrive. Tu me
dis aimer ce moment de crépuscule, comme si, à ce moment là, beaucoup
de choses devenaient possibles. La lumière s'atténue, le bruit de la ville
s'apaise, on entend de nouveau les oiseaux, on retrouve le temps, du temps.
Assis.e.s par terre au coeur de ton atelier, tu me lis un poème de Louise
Glück, on pourrait fermer les yeux, imaginer l'odeur de l'humus, sentir l'air
frais sur nos visages, et se demander,
De quoi as tu rêvé cette nuit?


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ci-dessus : fantômes, 2025, fèves, plumier, gouache / photos - Xavi Ambroise