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album, 2011-2025, collection d'images, gouache, ruban adhésif, 42 x 31cm, 42 pages (extraits)

photos - Xavi Ambroise

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Ancre 1

album

Album 

Xavi Ambroise

«De quels jardins, quelles natures, touTEs celleux qui travaillaient nuit et jour dans les nouvelles églises industrielles du capitalisme, enferméEs dans des espaces domestiques ou dans des plantations et autres structures coloniales, auraient-ils pu raconter l’histoire? Celles-ci sont perdues dans les limbes d’un passé qui semble n’avoir jamais existé. J’aurais pourtant aimé emprunter d’autres chemins de traverse, les ruelles menant aux jardins et aux cimetières publics des grandes métropoles. J’aurais aimé observer les fleurs échangées discrètement à la sortie des usines, les pétales séchés parfumant des lettres ou les télégrammes écrits en langage codé. Surprendre les regards croisés entre deux potagers ou jardins ouvriers. Si la sexualité a toujours besoin d’endroits pour exister et fleurir, elle sait également persister dans ces espaces liminaires, dans les fissures des murs et des lieux abandonnés des dominants. Aussi flétries soient-elles dans nos mémoires et nos imaginaires, ces alliances invisibles mais néanmoins importantes nous feraient très certainement retrouver le fil d’autres formes d’existences et de sexualités clandestines. À l’ombre des murs entourant ces jardins bourgeois éclatants, d’autres jardins plus modestes, d’autres alliances déviantes et méprisées, des écosystèmes de faune et de flore composée au gré de désirs moins ostentatoires sont encore tapi, prêts à raconter des histoires que je ne désespère pas un jour de pouvoir entendre ou transmettre. »¹ 

Depuis 2011, l’artiste Julien Go réalise un album d’images. Cet album, à l’apparence sobre, sous sa couverture simple de cahier noir relié par des spirales, dévoile dès son ouverture une conversation intime entre les images. Sur ses pages, se côtoient des images issues de l’histoire de l’art, des photographies glanées dans de très nombreux médias, tels que des magazines ou des dictionnaires, ainsi que des explorations visuelles plus intimes, comme des images érotiques masculines, ou encore, plus rarement, des photographies de famille. On perçoit rapidement des équilibres sensibles dans le dialogue qui s’opère entre elles. Cet objet s’est façonné peu à peu, prenant forme lentement à travers une infinité de montages. À l’image d’un jardin, des années de travail ont été nécessaires à son développement, suivant le déplacement successif des images à travers les pages.

Lors d’une entrevue que j’ai réalisée avec lui durant l’été 2023, nous avons longuement échangé à propos de son album. Il m’a révélé que son origine peut se trouver dans un cahier qu’il tenait alors qu’il était lycéen. Dans ce dernier, il réalisait des collages d’images érotiques à partir du corps d’hommes séduisants trouvés dans des magazines. À cette période, ne vivant pas ouvertement son homosexualité, ce cahier lui offrait un refuge où il pouvait explorer ses désirs en toute liberté. Parmi la grande variété d’images que l’on peut y découvrir, on retrouve ainsi dans l’album de nombreuses figures masculines à caractère érotique. Ces figures ont des origines diverses, parfois obscures, les ayant découverts en ligne, parmi une multitude de blogs. Dans ces derniers, les photographies d’amateurs et les images extraites de shootings érotiques ou de films pornographiques étaient mélangées. Il me signale que lorsqu’il a imprimé ces figures, elles n’étaient initialement pas destinées à se retrouver dans l’album.

Quand je lui ai demandé comment il choisissait les figures, ce qui le poussait à préférer un homme à un autre, il m’a expliqué qu’il avait choisi ces images pour la beauté qu’elles lui inspiraient, une beauté qui pouvait se manifester dans l’expression d’un visage ou dans d’autres détails, comme les mots lisibles sur un tatouage, un sourire, ou un charme particulier. Chaque fois, l’image qu’il retenait évoquait en lui une sensation flottante ou un vague sentiment amoureux. 

Ces images revêtent un statut singulier, car il les a découvertes en ligne, contrairement aux autres qui proviennent principalement de magazines ou d’autres médias déjà imprimés. Pour ces dernières, divers éléments ont guidé ses choix. Au-delà de l’image en elle-même, il porte une attention particulière à l’aspect tangible de chacune : le support papier, les couleurs et leurs aspects brillants ou mats, ainsi que leurs formats. Lorsqu’il rencontre une image qui l’inspire, que ce soit dans un magazine, un livre ou tout autre document illustré, il la découpe et l’archive dans un dossier à part.

L’album a subi de nombreux changements au fil du temps ; certaines images, voire des pages entières, ont pu voyager longtemps avant de trouver leur place définitive. Les traces de ces déplacements sont en effet visibles sur les images : elles peuvent être déchirées, pliées, parfois même recouvertes ; certaines se soulèvent comme de petits volets. Ces marques n’ont pas été intentionnellement recherchées par Julien. Les altérations que l’on remarque sont survenues parce qu’il voulait observer comment les conversations entre les images évolueraient, jusqu’à trouver un équilibre plus juste entre elles. Elles laissent ainsi percevoir une évolution patiente, le temps nécessaire de sa construction.

La plupart des images sont issues de l’histoire de l’art, principalement de périodes anciennes, chacune étant légendée et datée dans des pages annexes. Bien que sa démarche soit attentive à l’origine des images, elle diffère de celle d’un historien de l’art, tel que l’Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg par exemple. Son approche est davantage animée par une liberté ludique. Chaque objet, chaque détail architectural, ainsi que chaque élément de la faune et de la flore observées, appartiennent à des dimensions spatio-temporelles différentes, et malgré ces origines diverses, une atmosphère commune se dégage ; un lien avec l’imaginaire se tisse instantanément entre elles, créant une ambiance de conte, un récit énigmatique et fragmenté. Ces agencements laissent place au « si », à l’hypothèse. Une multitude d’indices narratifs fourmillent, ne dictant aucune interprétation définitive.

Comme son titre l’indique, l’album laisse percevoir des relations intimes, les dialogues qui s’installent entre les images sont tissés de manière à produire une familiarité, ce qui lui confère une dimension d’auto-fiction. Sur chaque double page, je visualise un théâtre miniature, une scène ouverte traversée par de nombreuses tensions dramaturgiques qui invitent à se raconter des histoires. Des mémoires d’une communauté du compost.

« Ce vase recouvert de sédiment marin a été découvert au fond de l’océan, il m’a toujours fait penser à un organe malade. Quant à ces deux personnages-là, sur la page d’à côté, je me suis toujours dit qu’ils allaient boire la coupe qu’ils tiennent dans leurs mains respectives et mourir et en même temps. Si ce vase est un poumon, alors c’est le leur. Mais à côté du vase, j’ai ajouté des insectes, comme cette abeille. Ce vase est peut-être à la fois une ruche et un poumon. »

À chaque fois que j’observe ces agencements, je remarque la profusion de détails, tout en notant une organisation précise qui laisse chaque élément respirer. Cette disposition rappelle les cabinets de curiosités que chacun peut recréer chez soi, à travers de petits objets souvenirs disposés sur des étagères ou d’autres rebords. Chaque détail trouve ainsi une place qui le fait exister pleinement, même lorsque l’image est floue ou abîmée. Les nombreux jeux d’équilibre entre les perspectives et les échelles des images créent des paysages à la fois familiers et lointains. On découvre également des mots, découpés dans des livres ou des magazines, qui viennent apporter d’autres hypothèses. Parfois, ce ne sont que des possibilités : Absence/Minuit/Atroce. De nouveaux chemins intérieurs se croisent et se séparent.

« On ne distingue aucune hiérarchie de signification et tous les détails sont d’importance égale. Ainsi, l’expérience immédiate d’une miniature consiste en une dispersion du regard attiré par une infinité de détails, tandis qu’une harmonie intrinsèque maintient subtilement et fermement l’unité ornementale du tout. Ce double mouvement perpétuel du regard, qui implique le temps et l’annule, crée le sentiment fascinant, mais comblé, de quelque chose d’inépuisable. »² 

Au cours de nos échanges, il partage ses inspirations tirées de la peinture ancienne, telles que les miniatures persanes ou la peinture indienne Pahari que l’on peut découvrir dans le film « Nainsukh » du réalisateur Amit Dutta. Ce film nous transporte dans l’univers du peintre du XVIIIe siècle, Nainsukh, et de la cour de son prince, ressuscitant ces figures dans les palais abandonnés et les paysages de la vallée de Kangra d’aujourd’hui. L’interprète de Nainsukh, lui-même miniaturiste, perpétue les gestes du passé. La peinture et la mise en scène documentent un monde en mutation, l’évolution d’un style.

Sur presque toutes les pages, on observe une forte présence botanique, avec des fleurs et des végétaux, tantôt imposants, tantôt minuscules, comme en témoigne la récurrence du lichen. Ce dernier revêt une grande importance pour Julien, qui le représente fréquemment dans son album. Il peut évoquer un temps particulier, un détail qui compte. À plusieurs reprises au cours de l’entretien, il évoque la forêt primaire et ses projections dans des espaces imaginaires préservés de l’empreinte humaine. Ce dialogue avec le monde végétal me rappelle ses nombreux dessins, qui entrelacent souvent la végétation avec des représentations de relations homosexuelles. Ces hybridations corporelles érotisent les corps, faisant circuler le désir entre l’humain et le non-humain. L’album foisonne de métaphores végétales. Tandis que nous nous amusions à imaginer des histoires en regardant les images, je lui ai demandé s’il envisageait d’en créer d’autres. Il m’a alors confié avoir déjà tenté, mais que cela s’était avéré finalement impossible. Une énergie s’est enracinée dans ce cahier, qu’il n’a jamais réussi à reproduire dans un autre.

Entre les images, de la peinture noire à la gouache a été appliquée au pinceau. Quand j’observe ces zones en détail, je remarque leur densité. Elle m’évoque une respiration, un déplacement infime dans la nuit. « Ce noir a permis de recouvrir beaucoup de choses ; il est vivant. C’est le temps ce noir, comme dans mes dessins, quand le noir recouvre mes dessins, c’est le temps. »

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¹ Cy Lecerf Maulpoix, « Écologie déviante - Voyage en terre queer », Cambourakis, 2021

² La miniature persane (les couleurs de la lumière : le miroir et le jardin), Youssef Ishagpour, Verdier/poche, 2009

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ci-dessus : fleurs, 2021, images de fleurs collées, décollées, recollées, dimensions variables​ / Le texte "album" est un extrait du mémoire de Xavi Ambroise, Bord à bord, réalisé dans le cadre d'un master en scénographie à l'École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris, 2024

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